Fritz Groothues

 

 

C’est la tombe de mon grand-père à Vignemont, près de Compiègne. Il est mort il y a 100 ans, quelques mois avant la fin de la Première Guerre Mondiale en 1918.

Qu’est-ce qu’il faisait en France ? En 1914, l’Allemagne a déclenché une guerre terrible contre la France, la Grande Bretagne et la Russie. Après avoir envahie la Belgique, les soldats allemands ont lutté en France, contre les Français et les Anglais.
Mon grand-père a reçu l’ordre de devenir soldat en 1915 à l’âge de 35 ans, quand il avait déjà trois enfants, de 7, 5 et 2 ans. Le garçon au milieu, celui qui avait 5 ans, c’était mon père. Mon grand-père était tonnelier à Schüttorf, une petite ville dans le nord de l’Allemagne. Avec sa femme il travaillait aussi une fermette avec deux cochons, deux vaches, des champs où ils cultivaient du seigle et des pommes de terre, et des prairies pour les vaches et le foin.
Quand il est devenu soldat, il a envoyé beaucoup de lettres à sa femme et ses enfants. Nous en avons gardé une soixantaine, et ces lettres nous disent beaucoup sur ce qu’il a pensé sur la guerre.
Au début, c’étaient des semaines d’entraînement militaire en Allemagne, et ça ne lui déplaisait pas. Dans une de ses premières lettres il écrit : ‘Vraiment je ne peux pas me plaindre. Le soir on est dans une grande salle avec de la musique, et nos chefs sont agréables. J’ai eu de la chance.’ Il ne semble pas avoir eu beaucoup de doutes sur cette guerre injuste, déclenchée par l’Allemagne.
Et puis il part en France avec son groupe de soldats, et tout de suite il commence à comprendre qu’il se trouve dans une guerre affreuse qui peut lui coûter la vie à chaque instant. Il espère que ça ne va pas durer, même après un an il vit dans l’espoir que la guerre sera bientôt terminée.
La guerre ne finit pas, et il se rend compte qu’elle pourra durer longtemps. Alors il attend, impatiemment, que ses chefs le laissent partir voir sa femme et ses enfants. Et lettre après lettre c’est cet espoir : revoir sa famille.
Et il pense à ce que sa femme doit faire sans lui : vendre une vache au bon moment, tuer un cochon en janvier, rentrer le foin séché au mois de juin. Dans sa tête, il a le calendrier de sa petite ferme, comme si il y était.
Toutes ces lettres qu’il envoie de France ne témoignent que d’un désir: la paix et la fin de la guerre. Il décrit comment en décembre 1915, après des pluies terribles, les allemands sortent de leurs tranchées inondées. Les français aussi, allemands et français se rencontrent au milieu, entre les tranchées. Et mon grand-père raconte comment ils se saluent, se donnent la main. Il se demande : comment cette guerre peut-elle continuer, si les soldats des deux côtés veulent la paix ?
Mais la guerre continue. La dernière carte postale de mon grand-père montre un soldat allemand, héroïque et résolu, prêt à se battre.
Et puis, comme beaucoup d’autres, il a été tué seulement quelques mois avant la fin de la guerre. Sa femme et ses enfants ne sauront jamais où se trouve sa tombe, c’est seulement en 2005 que je la découvre. Et si vous regardez à côté, vous voyez un autre cimetière, avec 5000 tombes de soldats français.
La tombe de mon grand-père est à moins de deux heures de route de Vismes au Val, un village picard où nous vivons deux mois par an depuis 30 ans, et où nous sommes devenus un peu français. Nous, c’est votre grand-mère anglaise et moi, l’anglais-allemand.
Vismes au Val et les amis que nous y avons trouvés est devenu un symbole très important pour nous, de la réconciliation entre nos trois pays, et de l’Union Européenne. C’est pour cela que nous n’arrivons pas à comprendre pourquoi les gens en Grande-Bretagne ont voté pour le Brexit.
Pourquoi je vous dis tout ça ? Parce qu’il est trop facile d’oublier qu’il n’y pas seulement eu une mais deux guerres meurtrières entre l’Allemagne d’un côté et la France et la Grande-Bretagne de l’autre. Et que nous – et vous – devons tout faire pour construire une Europe où les pays travaillent ensemble, et où chaque nation ne pense pas qu’elle vaut mieux que les autres. Une Europe où nous nous sentons chez nous.
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